Toujours plus d’Europe ?

Je vous rassure, ce coup de gueule hors contexte par rapport à la thématique de ce blog restera exceptionnel. Mais j’en ai un peu assez de voir fleurir les incantations anti-européennes, qui mettent sur le dos de l’Europe tous les maux de la France, et qui se moquent de ceux qui disent qu’il en faudra « plus » pour remédier aux défauts présents.

La première question, quand quelqu’un vous dit qu’il faut moins d’Europe, c’est de lui demander son âge. Pour savoir si il a un point de comparaison pratique et réel avec la situation d’avant.

La situation que j’ai connue, quand j’ai commencé à travaillé en 1990, et où je ne pouvais pas prendre le train pour Bruxelles avec mon ordinateur transportable sans avoir avec moi la facture d’origine et le livret de douane, prouvant que je l’avais bien acheté en France et surtout que j’allais bien le rapporter, sinon… droits de douanes !

La situation que j’ai connue jusqu’à la mise en place de Schengen, où je ne pouvais rendre visite à la filiale Belge de notre entreprise, qui se trouvait à 40 kilomètres derrière la frontière, sans aller jusqu’à Bruxelles : il m’était interdit de conduire une voiture de location avec des plaques françaises en Belgique. Au lieu de descendre à Lille et faire un peu de route, je devais rajouter une heure et demie de train (on n’avait pas encore le TGV), puis une heure de route.

La situation que je connais encore au Maroc, zone non européenne, où les paiements que m’envoient mes clients leurs coûtent très cher (47 €, 50 €) parce que ce sont des virements en monnaie étrangère hors système européen, et où ces mêmes paiements prennent plusieurs jours supplémentaires pour arriver, à croire qu’ils traversent le détroit de Gibraltar à la nage !

La situation que mes parents ont connue, où le contrôle des changes était en place, et où ils devaient demander l’autorisation administrative pour acheter des lires italiennes avant d’aller passer leurs vacances en Toscane.

La situation que j’ai connue jusqu’à l’arrivée de l’euro, où je stockais des « petites fortunes » en francs belges, deutschemark, francs suisses, florins, livres sterling, etc… petite monnaie que je ne pouvais pas changer au retour, mais que je devais avoir sur moi à l’aller pour payer mon taxi, et qui pesait lourd dans mes poches.

La situation que je connais encore au Maroc, où les variations du taux de change peuvent ruiner la marge sur une vente… (oui, je fais aussi du négoce).

Vous me direz « oui, mais tout le monde ne voyage pas tout le temps« .

C’est vrai… mais combien d’entreprises, de PME, vivent en France grâce à leurs exportations ?

Combien de magasins dans les zones frontalières font des chiffres d’affaires de folie le week-end, parce qu’en Allemagne les magasins ferment tôt le samedi et tout le dimanche, parce qu’en Angleterre l’alcool est si cher ?

Combien de webmasters travaillent dans un monde totalement dématérialisé, sans frontières, où ils achètent des prestations en Afrique, en Inde, où ils vendent ailleurs, encaissent des revenus publicitaires générés par des clics au quatre coins de la planète ? Et ne sont pas comme moi à surveiller en permanence leurs devises, pour pouvoir « payer » leurs noms de domaines et leurs hébergements à temps ?

Quelle filière de production est encore intégralement française ? Car sans production intégralement française, la sortie de l’euro, de l’Europe, c’est le renchérissement immédiat du coût des importations, et donc aussi de ce qui est produit en France, grâce à ces importations.

Combien d’années, de dizaines d’années, faut-il pour refaire une filière de production ? Est-ce intéressant, même ? Quel pays autarcique est « plus riche » que nous ?

Et finalement, quelle est la responsabilité réelle de l’Europe dans ce qui arrive ?

C’est ce tweet qui m’a vraiment énervée aujourd’hui

En 2002, j’étais installée en Allemagne depuis un an. J’ai vu, effarée, l’écart de prix entre ce que je payais en France et ce que je payais en Allemagne grandir au fil des mois.

En Allemagne, on a Lidl, en France on a Monoprix, et Lidl change pour devenir plus haut de gamme en France parce que les français ne veulent pas acheter dans ses magasins.

En Allemagne, on a la trouille de l’inflation. On était un peu aidé, le taux de change euro / deutschemark était facile, quasiment un pour deux, alors qu’en France il fallait faire une multiplication plus compliquée, certes… mais quand même :)

A Berlin, l’équivalent du prix du ticket de R.E.R. plein tarif, sans carte, en one shot, est 3,20 € et pas 4,50 € comme sur ce tableau.

A Francfort, qui est une des villes les plus chères du monde, en terme d’immobilier, et qui concentre toute la finance allemande, le prix du même ticket est de 2,60 €. Et le prix du ticket pour l’aéroport est de 4,35 €.  Le trajet équivalent (Châtelet – Roissy Charles de Gaulle) en France est à 9,50 € (et croyez moi, les trains allemands ce n’est pas la débâcle francilienne).

Le prix du pain alors ? La baguette serait donc passée de 3,50 à 6,55

D’abord, il faut enlever l’augmentation mondiale du prix du blé ces dernières années (moins de production, productions céréalières détournées pour les « carburant bios », conditions climatiques, etc…)

Quoiqu’il en soit, on va à nouveau comparer avec les prix en Allemagne.

Le poids d’une baguette de pain, c’est 200 à 250 grammes. Le petit pain allemand, qu’on appelle le « Brötchen », et qui est le pain courant là-bas, l’équivalent de la baguette, pèse entre 50 et 60 grammes. On va être très généreux, et on va dire « cinq Brötchen » pour une baguette.

Évidemment, le prix du Brötchen c’est pareil, c’est un indicateur qui est très suivi. Il est donc très facile de savoir que le prix moyen du Brötchen est de 28 centimes, 32 à Munich, donc 1,60 € en « équivalent baguette ».

Là c’est la France qui gagne haut la main (d’autant plus que la baguette, c’est bien meilleur). Et si on enlève les effets de l’augmentation du prix du blé ? En 2010, la baguette valait 83 centimes d’euro, soit … 5,43 F

Je vais vous la faire courte, pour ceux qui veulent les détails, c’est ici dans un excellent tableau comparatif qui montre l’évolution des prix par décennies, depuis 1960 : depuis l’introduction de l’euro, les prix moyens n’ont pas plus augmenté que dans la décennie précédente, et globalement le Smig a augmenté plus.

J’en rajoute même une grosse couche : depuis le début de l’ouverture totale du marché européen (1992), les prix ont nettement moins augmenté qu’avant.

Les problèmes sont ailleurs…

… dans l’explosion des coûts immobiliers, par exemple. Qui fait que la répartition des dépenses a changé : ce qui n’augmente pas a de moins en moins d’importance, avec un immobilier qui est de plus en plus lourd dans le budget. Et qui induit des coûts de transport supplémentaires, puisqu’il devient quasiment impossible pour des jeunes ménages d’habiter là où ils travaillent. Donc on rajoute des frais de transport, de garde, etc…

Dans le poids de plus en plus lourd des organisations internationales, GATT, des grands pays comme la Chine, l’Inde…

La France seule a-t-elle une chance, une micro-chance de pouvoir négocier quoi que ce soit ?

Ben, euh… Là encore, il suffit de voir ce qui se passe ailleurs, dans mon pays d’adoption, le Maroc. Qui en ce moment se voit imposer par l’Europe un quota brutal sur ses importations de fruits et de légumes, qui profitera sans doute aux maraîchers français.

Et le plus intéressant, c’est que cette norme européenne bloque un accord passé entre la France et le Maroc.

Donc l’Europe, dans ce cas, a protégé les maraîchers français contre les accords passés par leur propre pays.

Plus d’Europe ? Moins d’Europe ?

Le vrai problème, c’est que l’Europe est – surtout pour les français – un machin lointain auquel on ne s’intéresse pas. Les élections européennes sont considérées par rapport aux enjeux de politique nationale. Bref, quand on ne s’intéresse pas à un « machin », on n’a pas les moyens de peser sur lui.

Il faudrait, en tout cas, plus de français dans la vie européenne. Comprendre ce qui se passe, voir comment on peut agir sur l’Europe, et améliorer ses actions.

Par contre, dire qu’il faut quitter l’Europe… c’est faire un peu comme les indépendantistes bretons qui allaient jouer à l’Ankou autour de la centrale de Lannilis, et qui peinturluraient les panneaux routiers, pour pouvoir être indépendants. Oubliant à quel point la Bretagne serait pauvre, sans la France et sans l’Europe, justement…

Et regardez aussi l’Ukraine, qui a tellement envie de rejoindre l’Europe, pour ne pas se faire écraser par son voisin. Si vous allez vous faire un petit week-end pas cher à Barcelone ou à Liège, pour le week-end de Pâques, essayez d’imaginer « combien plus cher » ça vous aurait coûté il y a quinze ans, trente ans, cinquante ans…

(Fin du hors sujet, je vous promet que je n’en refais pas avant les dix ans de ce blog).

2 commentaires

  1. Li-An Auteur avril 17, 2014 (10:57 )

    J’ai écrit un long commentaire parce que je suis plutôt Européen moi aussi – notamment parce que j’ai un fils de 20 ans et ça me ferait mal de le voir partir faire la guerre contre les Boches – mais ça aurait fait un peu discussion de comptoir :-)

    Répondre à Li-An
  2. Marie-Aude Auteur avril 17, 2014 (11:27 )

    J’aurais bien aimé le lire :) (je suis aussi d’accord avec ton argument, même si je ne l’ai pas utilisé)

    Répondre à Marie-Aude

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