J’ai beaucoup aimé l’article « longtemps attendu » de Stéphanie Booth, « Pirater n’est pas voler« , car – même si je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’elle dit, et je vais expliquer pourquoi, en détail – c’est réfléchi, argumenté, loin des effets de manche « libertaires » ou « légalistes », et plein d’informations intéressantes.
Mais je ne suis pas d’accord avec elle. Le piratage c’est souvent du vol (souvent, c’est un mot important ici), et c’est mal.
Avant de reprendre point par point ces arguments, regroupés en sept « mythes », un commentaire d’ordre général. On a tendance à voir midi à sa porte, et à regarder le piratage à l’aune de sa propre pratique.
Aujourd’hui ce qui est mis en lumière, c’est essentiellement le piratage de la musique.
Le vol de textes, le vol de photos, tout aussi préoccupant, est laissé de côté, malgré les protestations de quelques associations professionnelles, et c’est dommage, car cela fait aussi partie de cette culture « je prends un fichier je ne fais de mal à personne », qui s’est peu à peu généralisée, et que je ne crains pas d’appeler « vol ».
Donc pour bien comprendre ce qui va suivre, un peu de contexte : je suis une indépendante, je fais des sites webs, que j’essaie de positionner au mieux dans Google, notamment et largement par un contenu interne de qualité. Je fais aussi des photos. Dans les deux activités, ma présence sur le web est impérative. Je montre mon travail, mon travail est ce qui se trouve sur le web.
Or – et la moutarde m’est montée au nez récemment à ce sujet – je retrouve dans énormément de sites mes photos et ma prose. Soit dans des blogs (monétisés ou pas), soit dans des sites d’agences de voyages et autres, qui ont généralement été faits par d’autres webmasters.
A tel point que j’ai retrouvé une fois en 1m50 de haut sur le mur d’un hôtel ma photo la plus piratée. Et bien entendu sans signature ni attribution.
Reprenons maintenant un par un les arguments, les mythes, et les arguments de Stéphanie.
Mythe numéro 1, pirater c’est voler.
Donc, Stéphanie reprend l’argumentaire « puisque le pirate ne dépouille pas le piraté de sa possession (fichier, musique, etc) ce n’est pas du vol. A l’instar de la photocopie d’un livre.
Peut être pour la musique, peut être… mais pas en ce qui me concerne.

Ma photo de la Reine des Roses s’est retrouvée sur plus d’une cinquantaine de sites sur le web. Elle a été utilisée pour une affiche du festival par le Ministère de l’Agriculture du Maroc. Elle a perdu toute originalité.
Une photo se vend en fonction de sa diffusion. Une photo trop vue n’a plus la même valeur qu’une photo originale.
J’ai définitivement perdu toute chance de vendre cette image. Et pourtant, si je l’avais vendue ne serait ce que 10 euros par utilisation (ce qui est le prix des banques d’images à bas prix), j’en aurais tiré au moins 500 euros de revenu. Si je l’avais facturée à son prix normal, on aurait tourné autour des 1.000 euros.
J’ai été volée d’un revenu que j’aurais pu réaliser (et c’est pour cela que le tribunal me donne des dommages et intérêts quand je poursuis).
Prenons le deuxième exemple, mes textes.
Je n’écris pas de livres.
Je fais des textes pour positionner des sites webs, et par cette position, générer un revenu. Pirater mes textes, c’est pour certains la possibilité de se faire facilement un site correctement écrit, qu’ils positionneront pendant quelques semaines – le temps de la prime de fraîcheur – au dessus des miens.
Quant on voit la différence de fréquentation entre « le triangle d’or » (les trois premières positions) et les autres, il me semble que mes clients ont été volés.
Enfin tout simplement, le webmaster qui utilise mon travail pour faire un autre site, pour un client, me vole car il facture de l’argent à une personne qui, sinon, m’aurait peut être commandé le site. Mais c’est facile de faire « moins cher » quand on est un virtuose du copier-coller.
Mythe #2: chaque copie téléchargée représente la perte d’une vente.
Là je suis entièrement d’accord avec Stéphanie. Une copie n’est pas une vente perdue. Il suffit de voir les disques durs de certains pirates, qui font cela par pur sport, accumulant les gigas de films qu’ils n’ont pas le temps de visionner.
Mais dire que les copies sont bonnes pour les ventes futures parce qu’elles permettent d’apprécier un artiste me parait tout aussi mythique. Il faudrait pouvoir avoir des statistiques détaillées, – qui sont impossibles à avoir – entre les ventes vraiment perdues du fait de la copie, et les ventes futures éventuellement gagnées.
Mon impression personnelle, qui n’est basée sur aucun autre fait que mon habitude de la fréquentation internet, c’est que, une fois qu’on s’est habitué à obtenir une chose gratuitement, il est très difficile de passer à la caisse. Stéphanie donne son exemple, en expliquant qu’elle achète des disques, mais elle et moi sommes d’une génération où la musique s’achetait.
Or ce que je vois, ce que j’entends autour de moi, ce n’est même plus « je ne télécharge que ce que je ne suis pas sûr d’aimer, je ne télécharge que parce que je ne peux pas acheter », mais « je télécharge parce que c’est vraiment trop cher ». Et ça, on y reviendra avec un autre mythe…
Mythe corollaire #2bis : le partage de fichier illégal est une bonne chose, car il permet de faire connaitre les artistes.
Le partage de fichiers fait connaître.
C’est vrai.
Mais ce partage de fichier n’a pas besoin d’être illégal. De nombreux sites, comme Deezer, MySpace, Lastfm ou Spiderart permettent de mettre en ligne des fichiers qu’on peut (qu’on doit parfois, même de force) écouter.
Ces sites respectent la législation, ont trouvé un arrangement avec les sociétés d’auteurs, et permettent à des inconnus de partager leurs fichiers pour se faire connaître.
Car c’est cela qui fait la notoriété, plus que la copie illégale et porteuse de notoriété, c’est le buzz, c’est la dynamique internet. Celle qui génère en même temps le partage (légal ou pas).
Mythe corollaire #2ter : le partage de fichier est créateur de richesse et génère des ventes.
Stéphanie renvoie sur une étude hollandaise, il s’agit en réalité d’un résumé en français de cette étude, et j’avoue avoir la flemme de lancer Google translate sur un pdf de 140 pages. Donc, avec des pincettes, « si » le journaliste retranscrit fidèlement l’étude, les deux points importants sont :
On est là au mieux dans l’approximation intellectuelle, au pire dans la mauvaise foi flagrante.
Dans un premier temps, on compare une création de richesse virtuelle (l’argent non dépensé, donc sous entendu économiser) à une perte de recette réelle (mais dont on n’est pas certain qu’elle provienne entièrement du piratage).
Ce mécanisme est très exactement celui de l’inflation monétaire.
En caricaturant un peu, on peut dire l’exprimer ainsi : « à chaque fois que je télécharge un CD que j’aurais dû payer 20 euros, et que je ne le paye pas, je gagne 20 euros, et avec, je peux acheter autre chose, un pantalon par exemple ». Donc si je télécharge 100 fichiers je gagne 2000 euros, et ces 2.000 euros je peux les dépenser… stop, je ne peux dépenser que ce que j’ai. Donc si j’ai dans mon porte-monnaie 200 euros, et que j’ai téléchargé mes 100 fichiers, je n’ai en réalité économisé que 200 euros.
D’ailleurs, d’un point de vue économique, la création de richesses c’est la valeur ajoutée, pas la recette. Et la revue du mythe corollaire #3bis sur les maisons de disque suceuses de sang montre bien que la valeur ajoutée du producteur est largement inférieure à ses recettes.
Evidemment, la création de richesse serait réelle, si les fichiers téléchargés étaient revendus. Mais on n’est bien d’accord, là il s’agit réellement d’enrichissement indu ?
La deuxième approximation c’est de transformer un lien entre deux variables (je télécharge beaucoup et j’achète beaucoup en ligne) en une relation de cause à effet (c’est parce que je télécharge que j’achète beaucoup). On peut aussi estimer que le lien est inverse (habitué à acheter en ligne, je saute le pas pour télécharger), ou simplement que les deux comportements sont la conséquence d’une même cause « je suis beaucoup en ligne ».
Mythe #3: les artistes sont des gens qui vendent des CDs
C’est vrai que malheureusement, cela devient un mythe.
Je ne suivrais pas Stéphanie sur le terrain Ce mythe-ci, je le trouve carrément insultant pour les artistes. Non mais, franchement. Pourquoi diable vendre des CDs serait-ce la seule façon pour un musicien ou un chanteur professionnel de se réaliser dans la société d’aujourd’hui? Un artiste, c’est tellement plus qu’un fabricant de CDs.
D’abord parce que la vente de CD est un des bons moyens de gagner sa vie, et qu’il n’est pas insultant pour un artiste de gagner sa vie. Si on propose d’autres façons de faire, d’autres moyens, tant mieux.
Mais regardons en détail ce qui se passe dans un pays comme le Maroc, où la copie illégale est tellement entrée dans les mœurs qu’elle en devient « légale » (je vous donnerai des exemples ensuite).
Connaissez-vous un grand artiste marocain qui vive au Maroc, qui se produise au Maroc ?
Non.
J’en connais quelques uns, parce que je vis sur place, mais à l’exception de cette crème de la crème, je peux vous raconter le quotidien des autres.
Comme par exemple, Youssef, un musicien berbère dont je viens de faire le site internet.
Il a réussi à faire un CD avec son groupe. Ils ont sorti 500 exemplaires, qu’ils vendent 30 dirhams (3 euros), et ils doivent tous les vendre pour rentrer dans leurs frais.
Trois jours après avoir commencé à vendre leurs CD, ils trouvent les mêmes, piratés, à moitié prix, sur le marché local.
Parce que c’est ainsi que ça se pratique ici – et que cela se pratiquerait en Europe, si les lois étaient « plus adaptées à l’évolution de la société », vous allez dans une échoppe, vous faites votre sélection de musique sur le disque dur du vendeur, et il grave.
Vous me direz, ce n’est pas du téléchargement illégal ?
Si, en grande partie.
Et surtout avec exactement les mêmes arguments que pour le téléchargement « de toute façon ça ne leur enlève rien, de toute façon les gens n’achèteraient pas au prix normal, de toute façon ça les aide à se faire connaître ».
Moralité, mes amis musiciens, pour la plupart, ont la grande chance de ne pas être des vendeurs de CD. Ils ont la grande malchance de ne pas trouver d’autre moyen de vraiment vivre de leur art. Ils font les soirées dans les restaurants, avec les gens qui ne les écoutent pas, etc.
Car l’argument qui est de dire « on peut vivre d’autre chose que de la vente de CD » oublie juste que cet autre chose (les concerts en général) est réservé à une élite déjà connue.
Mythe corollaire #3bis : les maisons de disques sont des horribles sangsues qui se font de l’argent sur le dos des artistes.
Je cite à nouveau Stéphanie : Courtney Love, qui en 2000 déjà sortait sa calculette et nous faisait les maths de la production d’un album à succès: un contrat de rêve avec 20% de royalties et un million d’avance, pour un groupe de quatre artistes, finit par laisser à chacun 45000$ avec lesquels vivre durant un an; le disque se vend à un million d’exemplaires, mais entre les frais de promo et l’avance à rembourser, il ne restera rien.
Je reprends donc ma calculette. Ces pauvres artistes touchent chacun 45.000$ pour une année, c’est vraiment peu, c’est vrai, la maison de disque ne leur laisse pas grand-chose.
Attendez… 45.000 x 4, cela fait 180.000$.
Et l’avance « à rembourser » ?
Car ces quatre artistes ont touché un million d’avance. Ce qui fait la coquette somme de 500.000 dollars par artiste, non ?
Les maisons de disques fonctionnent comme les maisons d’édition. Les bons chanteurs, les bons auteurs, touchent des avances, qui ne sont pas remboursées si le disque ne se vend pas assez, et qui constituent l’essentiel de leur salaire.
Alors de deux choses l’une, ou bien Courtney Love ne sait pas compter, et ne sait pas d’où vient l’argent qu’elle dépense, ou bien il y a une certaine malhonnêteté dans la façon de présenter les choses.
Ce qui est vrai, en revanche, c’est que le CD n’est pas la seule source de revenus, ni pour les artistes, ni pour les maisons de disques. Concerts et droits dérivés prennent de plus en plus d’importance. Et c’est, comme le financement de l’internet par la pub, je ne suis pas certaine que cela soit une bonne chose, on y reviendra à la fin.
Mythe #4: la chute des ventes de CDs est imputable au téléchargement illégal
Là je suis entièrement d’accord avec Stéphanie, c’est un mythe.
La chute des ventes de CD a commencé bien avant la généralisation du téléchargement.
Refaisons un peu d’histoire (ayant travaillé chez Bertelsmann, qui possède une branche musique assez importante, « BMG », je connais assez bien).
Au commencement, dans les années 60-70 vint le 45 tours (grosso modo, ne chipotons pas les dates), en même temps que l’explosion de la génération 68. Woodstock, le rock, mais aussi des labels innovants, comme la Mowtown, aux US. Un énorme marché à défricher, qui s’accompagne d’une explosion de créativité. A la fois l’offre, la demande, et le tuyau…
En plus les moyens techniques étant ce qu’ils sont, la copie « cassette » n’était pas de qualité top, elle prenait du temps, et une fois la première copie faite, il fallait autant de temps pour en faire une deuxième. Finalement, elle ne se transmettait que de main à main.
Les maisons de disques et les artistes se sont fait un beurre fantastique.
C’est une période où la hiérarchie des métiers a changé dans la société. Acteur, chanteur, c’était devenu un métier enviable, et plus une carrière dont on avait peur pour ses enfants. Les prémices de ce qui deviendra la course à la célébrité avec « SuperStar » et autres StarAc.
Et puis dans les années 80, la mécanique s’essouffle, d’abord parce que la créativité se calme, et parce que les maisons de disques sont très grosses, trop grosses pour prendre autant de risques que lorsque Richard Branson avait vingt ans. C’est juste humain, c’est comme ça.
Et arrive la révolution technologique, le CD.
D’un seul coup, la porte est ouverte pour de nouveaux profits extraordinaires. On ré-édite, et surtout on fait les compilations. Puis les compils de compils.
Radio Nostalgie s’installe sur les ondes.
Vous imaginez les fans des Beattles écouter les disques de leurs parents, en boucle ? Ce sont ces mêmes jeunes qui, arrivés dans la quarantaine, mettent en place cette répétition des vieilles musiques.
C’est tellement plus rentable, une compil, pas de frais de création, juste un repressage, et des droits.
Le taux de rentabilité de la galette (c’est le nom technique de la piste d’un disque) augmente, et les maisons de disque gardent la grosse part du gâteau. (pardon pour le jeu de mot, trop tentant).
Arrivent les contrôleurs de gestion, qui se demandent pourquoi on prend des risques sur des jeunes qui ne rembourseront peut être jamais les avances, alors qu’il est si simple de plonger dans le catalogue pour refaire un disque ?
La créativité disparaît peu à peu, et va se réfugier, en dehors, dans des lieux de productions autres, qui inventent des moyens de se faire connaitre sans les circuits des grandes maisons.
Et puis d’un seul coup, c’es très con, les gens refusent d’acheter la compil de la super compil des meilleures chansons des années 70.
Et la maison de disque cherche dans son catalogue… y’a plus rien !
Alors pour vendre, il faut faire encore des nouveaux supports, et pour faire du profit, il faut les vendre cher.
Et comme c’est cher, on achète moins.
C’est cela, avant tout, qui a diminué les profits des maisons de disque. Leur propre bêtise.
Mais le manque à gagner des copies piratées joue aussi. En bref, quand vous avez le choléra, si on vous rajoute une indigestion, c’est encore pire…
Mythe corollaire #4bis : les industries du disque doivent distribuer la musique gratuitement et faire de l’argent autrement (concerts, droits dérivés, etc)
Je résume un peu brutalement, mais c’est la conséquence logique de « Peut-être que le vrai coupable, dans la chute des ventes de CD, c’est simplement le fait de vouloir s’accrocher à tout prix à un modèle économique qui n’a plus lieu d’être le seul possible pour la distribution de la musique. »
Car en réalité la question n’est pas celle du support physique, elle est celle du paiement de la musique.
Si le frein à l’achat était le côté suranné du CD, et son prix, les offres de téléchargement légal, comme celles d’Apple, auraient dû faire chuter dramatiquement le nombre de téléchargements illégaux.
Mais non, et c’est seulement les barrières techniques mises en place qui permettent cela.
Mythe corollaire #4ter : le CD c’est out.
Bof… un peu comme le papier pour les photos il y a quelques années.
Mais on a tendance à oublier le prix réel de l’auto conservation.
Ici, au Maroc, les CD piratés durent environ 6 mois, un an à tout casser.
J’ai encore le premier CD légal que je me suis acheté, en 1986.
15 euros pour un CD qui dure plus de vingt ans, pour un CD « homemade » il me faudrait refaire des sauvegardes tous les 3 ans, plus des conversions de fichier quand les formats changent.
En espérant ne pas oublier, ne pas perdre mes données.
Prenons juste un prix au hasard, sans pub, (en fait le premier qui me soit tombé sous la main sur Google) : le pack de 100 CD vierges Verbatim, 700 mega, est à 79 euros.
Soit 7,9 euros le CD 0,79 centimes le CD comme me l’a fait remarquer Cédric dans les commentaires, me cassant toute ma démonstration. Ou plutôt la rendant plus complexe, il faudrait rajouter le coût de l’ordi, du graveur, du rangement … bref l’idée de base reste, il n’est pas gratuit, ni en temps ni en ressources, de dupliquer un CD, mais cela reste économique. Sans rentrer dans les détails, je vous fais, à la louche, le CD piraté à 6 euros. Et vous laisse l’ancien calcul, bien sûr…
Disons qu’un CD à 700 mega, cela contient plus de chansons en mp3 qu’un CD du commerce, mais que la qualité auditive y perd un peu, allez je vous fais un CD gravé contient l’équivalent de quatre CD du commerce. Sur mes vingt ans, je dois graver mon CD 6 fois pour assurer sa conservation. Et comme un CD gravé en contient du 4 commerce, ça nous fait un coût de 12 euros, non compté le temps.
Regardez maintenant le prix du CD de nouveauté chez Amazon : 15 euros en moyenne. Je paye donc 3 euros de plus. Est-ce que c’est le prix de mon temps de travail et du risque de perdre mes données ?
A chacun de répondre pour lui-même…
En tout cas, dans le domaine de la photo, les impressions papier reprennent du poil de la bête..
Mythe #5: on est tous des criminels
Disons que là aussi, je suis assez d’accord avec Stéphanie, c’est un peu gonflant.
Et puis le jour où ça vous arrive à vous, de vous faire pirater, et que ça vous coûte réellement quelque chose, ça énerve beaucoup plus.
Mais elle a raison, le piratage c’est un délit, pas un crime. Et il y a des choses plus graves.
C’est aussi nos politiques qui insistent dessus.
En revanche, l’argument de Stéphanie « tout le monde le fait donc ce n’est pas un crime » (ou plus exactement En somme, si toutes les personnes partageant des fichiers sont des criminels, on criminalise la société — et ça… ça ne tient pas debout.)
Mythe corollaire #5bis : quand tout le monde fait quelque chose c’est bien – ou « pas mal ».
Je vais ressortir mon chapeau de psycho-rigide légaliste ou moraliste, mais l’unanimité « tout le monde le fait » ne prouve pas que cela doive être fait.
Reprenons quelques exemples :
- Au XVII° siècle, tout le monde trouvait normal d’avoir des esclaves noirs
- Au XIX° siècle, tout le monde trouvait normal que les femmes ne votent pas
- Au XIX° siècle encore, tout le monde trouvait normal que les enfants pauvres travaillent dans les mines plus de 7 heures par jour, 6 jours par semaine
- Aux Etats-Unis, la majorité de la population est pour la vente libre des armes
- Il y a trente ans, tout le monde trouvait que fumer c’était chic et recommandable
La loi ne doit pas suivre ce que fait la société, elle doit définir ce qui est juste ou pas. Sinon, c’est de l’autogestion, et malheureusement, la nature humaine n’étant pas parfaite, ça se passe assez mal.
Soyons clairs : on peut parfaitement réfléchir à des aménagements, ou à des modifications dans la loi. Tout dépend du domaine et du « pourquoi ».
Ainsi, les lois sur la sexualité se sont considérablement relâchées, simplement parce qu’on est passé d’un concept « c’est mal pour la société » à un concept « chacun fait ce qu’il veut ».
Si on finit par penser / prouver que le piratage n’est pas mauvais pour la société, alors cela peut être une bonne raison pour changer la loi.
Mais c’est justement l’objet du débat..
Mythe corollaire #5ter : Internet est un grand espace de vide juridique où les anciennes lois ne peuvent pas s’appliquer.
Là je vous renvoie sur le blog de Maître Eolas, qui est à la fois bien plus expert et bien plus clair que moi sur le sujet. Mais pour résumer sa position, le « vide juridique » est souvent une invention de ceux qui ne connaissent pas assez bien la loi. En réalité, le code juridique est assez costaud pour pouvoir s’adapter à de nombreuses situations nouvelles, et il y a peu de choses dans internet qui soient fondamentalement, structurellement différentes de la version non virtuelle des choses. Les actes peuvent être plus rapides, plus faciles, à une plus large échelle, mais il y a peu de différences structurelles (à la différence, par exemple, des progrès de la médecine, qui rendent possibles des situations de filiation totalement différentes de celles qu’on connaissait il y a trente ans…)
Mythe #6: on peut être “propriétaire” d’une idée
C’est effectivement un mythe. Mais ce n’est pas ce que dit la loi. Bien au contraire. Dans tous les pays du monde, les idées ne sont pas protégeables. Ce qui est protégeable, c’est la mise en œuvre de ces idées, la réalisation concrète.
« Je vais faire une chanson d’amour triste qui parle d’un père qui ne connait pas sa fille » est une idée. « Le téléphone pleure » est une œuvre.
L’idée de faire telle ou telle chose, est libre. Les idées s’enrichissent du partage, de la confrontation. Les artistes de la Renaissance eux-mêmes le disaient, quand ils parlaient d’innutrition.
La réalisation appartient à chacun, et ne doit pas être copiable.
Il ne s’agit pas seulement de revenus, mais d’une chose beaucoup plus importante, qui en est le corollaire direct, de liberté d’expression.
Car si l’artiste n’a pas une protection qui lui assure un revenu, on retombe aux temps d’avant les droits d’auteurs. A ceux où pour pouvoir créer, un artiste devait avoir un mécène. A ceux où les pièces de Shakespeare étaient copiées et distribuées par les imprimeurs le lendemain même de la représentation. A ceux où le mécène, un riche et un puissant, avait donc le droit de vie ou de mort sur l’expression d’une idée. Où on vivait sous le règne de la censure des riches et des puissants. (Il suffit de repenser à l’interdiction du Tartuffe).
Le « droit de copie » en lui-même, à l’anglo-saxonne, protégeait initialement l’imprimeur. En protégeant l’imprimeur, il protégeait en même temps l’auteur. Et donc sa capacité à exprimer des idées.
Dire comme Stéphanie que toutes ces lois vont très bien dans un monde où la production et la distribution des expressions d’oeuvres de l’esprit ont un coût. et donc en laisser conclure qu’elles ne vont plus aujourd’hui parce que cette production et cette distribution n’ont plus de coût, c’est se focaliser sur le dernier élément de la chaîne des coûts qui va produire un fichier musical.
Reprenons :
- apprendre la musique
- fabriquer les instruments
- construire le studio de prod
- construire la table de mixage
- apprendre à se servir de toute l’électronique qui va avec
- manger, dormir, s’habiller pendant qu’on compose
- utiliser le chauffage, l’électricité, pendant qu’on joue, qu’on mixe
- etc
Or l’erreur que beaucoup de personnes font, c’est de penser que la musique ne coûte pas cher parce que, une fois que le CD a été produit, le coût de duplication est minime. Et ce coût de duplication / distribution baisse encore si on passe sur un support immatériel.
La seule question est : à combien se monte, dans le prix d’un CD, le remboursement de l’investissement préalable ? De tous les investissements préalables.
Et si la réponse est dans les comptes des grosses boites de musique, on peut assumer, vu la baisse de leurs bénéfices, que ces investissements sont de moins en moins remboursés.
Ils le sont toujours, tant qu’il y a des bénéfices, mais c’est au détriment, aussi, du développement de nouveaux artistes.
On retombe donc sur le cercle vicieux de base, dont les maisons de disques sont responsables : baisse de la créativité, baisse des ventes, baisse des bénéfices, moins d’argent pour investir dans de nouveaux artistes.
Or si l’avenir est bien, comme le dit Stéphanie, dans le retour à la représentation physique comme source de rémunération, et donc à l’état des choses d’avant l’industrialisation de la création., je crains que cela n’appauvrisse encore la création.
Mais cela, on en discute bientôt.
Mythe #7 : c’est la fin du monde! au secours!
Non, bien sûr ce n’est pas la fin du monde. Mais c’est d’une certaine façon, la fin d’un certain mode de fonctionnement, qui a – à mon avis de grands avantages.
Mythe #8 : la gratuité est viable et juste
Ce mythe là, c’est moi qui le rajoute.
En effet, je crois que le cœur du problème c’est cela, c’est celui du mode de rémunération de la consommation. Cette problématique se pose pour l’ensemble de l’internet, qui est en très gros une « source de savoir » subventionnée.
Mais subventionnée de façon opaque, et c’est cela qui est gênant.
« Avant » , « IRL » c’était relativement simple.
On achetait un CD, un livre, un tableau.
On les payait.
Ou bien on les empruntait à un ami, à une bibliothèque municipale, à un club.
Le financement avait été fait par le porte-monnaie de cet ami, par les impôts, les cotisations des membres du club.
Il était possible de protester si on n’était pas d’accord avec la politique d’achat de la bibliothèque, par exemple.
Avez-vous une idée de qui finance les grands sites de partage ? De comment sont « choisies » les musiques qui s’y trouvent ?
Le web n’est pas gratuit, il est opaque.
Il est payé par la publicité, par les cookies que l’on met sur les PC pour proposer des produits « encore plus appropriés ». Il est payé par les entreprises qui veulent s’imposer, au détriment d’un concurrent.
En réalité, ce grand espace virtuel n’est pas si ouvert que cela. Les moteurs de recherche, comme les réseaux sociaux, exercent une censure subtile et discrète.
C’est déjà une discussion récurrente sur le Web en ce qui concerne Wikipedia, les guerres d’édition, et la politique de neutralité (le savoir peut-il être « neutre » ? Peut-on par exemple présenter le Darwinisme et les tenants de la création du monde en 6.000 ans comme c’est écrit dans la Bible en ayant un point de vue neutre ? Et dans ce cas, peut-on prétendre au titre d’encyclopédie du savoir ?). C’est aussi un phénomène sur Facebook ou sur les grands réseaux (comme par exemple dans le domaine de l’art graphique, DeviantArt), où la communauté a la possibilité de censurer et faire tomber aux oubliettes les expressions qui la dérangent, et qui ne sont pas en accord avec sa doxa.
« IRL » une transparence certaine est demandée aux grands medias, tant sur leurs sources de financement que sur leurs commanditaires, et on tente, par des lois anti-monopolistiques, d’éviter la convergence de toutes les sources d’information dans quelques mains.
L’opacité sur la réalité des coûts de l’internet, sur qui paye quoi, risque de conduire à une révolution totalement inverse de celle dont rêvent les tenants du libre.
Il est bon aussi de réfléchir sur les conséquences élitaires d’un retour à la situation « d’avant », où la performance physique financerait l’artiste. Cela reviendrait – cela revient déjà – à créer deux sortes de spectateurs / auditeurs, ceux qui ont les moyens (combien coûte une place de concert de Madonna ?) et les autres. Les seconds étant confinés, faute de mieux, à la consommation électronique, les autres bénéficiant de ces concerts, et des goodies qui vont avec.
On peut déjà prédire qu’il y aura des exclusivités, des prestations qui ne seront pas enregistrées, ou pas diffusées. Car c’est ce que veulent les VIP qui payent cher, obtenir quelque chose que personne d’autre ne peut avoir.
Le modèle actuel, celui du financement par le disque, avait le mérite d’offrir au plus grand nombre des concerts à prix réduit. Avec la qualité de l’émotion qui va avec. Le CD, la musique enregistrée, n’a pas le même pouvoir que la performance sur scène.
On peut discuter si il est « juste » ou pas de partir vers un modèle de distribution qui réservera aux plus riches le meilleur de la production artistique, privant le plus grand nombre d’un accès à cette émotion toute particulière qu’est le contact. Mais j’ai mon opinion là-dessus.
D’une manière générale, tout outil libre trouve son financement ailleurs. Soit par des fondations d’entreprise (mais pourquoi ? Une entreprise n’est pas une organisation charitable, et dans ce cas il s’agit souvent de guerres industrielles, Oracle contre IBM, par exemple), soit par des recettes générées indirectement. Wordpress, logiciel libre, se finance par les revenus de Wordpress.com (plateforme d’hébergement, qui fait payer les extensions du blog) et par Automatic, société qui vend un antispam dont la pertinence est régulièrement renforcée par les centaines de milliers de blogs Wordpress (gratuits) qui l’utilisent, et alimentent une base de données dont le coût de constitution « normal » serait astronomique.
De la même façon, en admettant que le piratage soit globalement créateur de richesse pour la société (ce dont je doute), il l’est de façon opaque et clandestine, cette richesse se créerait uniquement en faveur de ceux qui piratent, alors que les mécanismes économiques assurent une répartition sur l’ensemble de la société d’une partie des richesses crées (via les impôts, je sais c’est douloureux, mais quand on vit dans un pays comme le Maroc, on aimerait avoir plus d’état, plus d’infrastructures, etc.)
La gratuité, ou la quasi-gratuité, va souvent avec la baisse de qualité. Les banques d’images low-cost, comme Fotolia, distribuent des images de qualité médiocre, sans respecter la législation, et en essayant de se débarrasser habilement de leurs responsabilités.
Mythe #9 : on peut faire ce que l’on veut avec le libre
C’est faux. Il suffit de lire les conditions d’une licence GPL ou CC. Mais dans tous ceux qui téléchargent aujourd’hui, combien le font ? Le respect du créateur, le respect du « droit », de la citation, c’est une éducation. L’anarchie, ou l’auto-gouvernement, sans éducation, c’est le bordel. L’abbaye de Thélème était réservée à une élite. Les millions de gamins qui ont grandi dans l’habitude de prendre ce qu’ils veulent sur le net deviennent adultes, et ce sont ceux auxquels je suis confrontée tous les jours, quand ils copient des sites, parce qu’ils seraient bien cons de payer ce qu’ils peuvent prendre.
Le « libre » est une philosophie de circulation de la connaissance, et de partage. Elle n’est possible que dans un cadre qui en respecte les bases.
Le gamin qui « pique » un fichier n’est pas un criminel, nous sommes d’accord. Mais il apprend à ne pas respecter des tas de choses essentielles.
Aujourd’hui, je lis dans les journaux marocains que Google est une banque d’images où on peut se servir.
Des journalistes marocains ont pompé, très régulièrement, mes textes, sans les citer.
Où et comment mettre la barrière ?
Alors pour conclure, si vous avez eu le courage de me lire jusqu’au bout ?
Je suis parfaitement d’accord avec beaucoup de choses :
Mais je pense que le piratage


















Salut,
Je te rassure tout de suite : je suis favorable au respect des droits d’auteur.
Mais ce qui me surprendra toujours dans les différents articles consacrés au piratage c’est le peu de place qui est fait à la sociologie et que finalement que l’on soit pro ou anti, et encore pire quand c’est au niveau du législateur, on se contente systématiquement d’idées toutes faites. Ton article est très bien et explique de façon tout à fait correcte les raisons de la « protection » mais tu éludes les causes du piratage ce qui est préjudiciable, à mon avis, à l’équilibre de l’article, à sa synthèse.
Tu as à mon avis tort de considérer comme un acquis que les pirates sont des gens qui le font comme s’il s’agissait d’un sport, ou alors parce qu’ils considèrent que ce n’est pas grave même s’il en est. Si l’on poursuit la comparaison entre vol et piratage (essentiellement de musique et film, ce que tu déplores d’ailleurs) on doit, à mon sans, la faire aussi s’agissant de la sociologie du délit, ce que l’on nomme les causes criminologiques, ainsi quelles sont les raisons de voler :
- la maladie (cleptomanie, c’est le cas du pirate sportif) ;
- la bêtise (c’est le cas où le pirate croit sincèrement qu’il a le droit de télécharger de la musique gratuitement sur Internet, ou l’agence de voyage qui va utiliser ta photo pour un de ses books) ;
- le besoin.
Le besoin c’est vague d’autant qu’il peut être conscient ou inconscient mais, à mon sens, c’est lui le responsable essentiel du piratage car nous sommes dans une société qui est, au niveau de cette culture musicale et cinématographique, de plus en plus consumériste. De fait si l’on compare avec une quarantaine d’années en arrière on se retrouve avec de plus en plus d’artistes qui se disputent l’intérêt du public, de plus en plus de disques, de films, etc et un pouvoir d’achat qui n’a pas suivi le même accroissement exponentiel et des majors (du ciné et de la zick, c’est pour la longue traîne ;) )qui n’ont pas joué le jeu du « progrès technique qui réduit les couts et qui profite donc au consommateur final » de sorte que tu te retrouves dans une situation schizophrénique ou les gens veulent de plus en plus mais ne peuvent pas donc ils piratent.
Pourquoi piratent-ils et ne sont pas freinés par nos « habitudes judéo-chrétiennes », c’est encore une appréciation personnelle, parce que la société est de moins en moins juridiquement juste et que les gens se disent peut-être que « ca va pas lui manquer à cette conne qui se pavanait à saint Barth (et dans Voici) la semaine dernière ». Une illustration peut d’ailleurs être tiré de ton article même : celui de ton musicien qui vend des disques à 3 euros. Quel est le vrai prix de la culture, là était le débat qui n’a même pas été abordé alors même que l’opposition, se faisait entre les partisans du tout payant et ceux du tout gratuit.
@+