Le développement du Web au Maroc

Au moment où on parle des risques liés à internet dans le monde, avec par exemple la liste des pays où Internet pourrait facilement être coupé, il est intéressant de faire le point sur la situation très particulière de l’Internet marocain. Série d’articles (si, si, je vous jure, ils sont déjà tous écrits, mais je ne veux pas vous écraser avec un 5.000 mots d’un coup ^^) où je vais essayer de faire le tour des particularités, que ce soit dans l’infrastructure, la pratique quotidienne ou les « métiers ».

Depuis ma première connexion dans un cyber café marocain, en février 2004, les choses ont beaucoup évolué. L’utilisation d’internet s’est répandue, partout, en Europe comme ici, et si il y a quelques difficultés, liées à la qualité de l’infrastructure ou au flou de la législation, en réalité, internet est un domaine où le Maroc n’est pas à la traîne.

Le Maroc est le pays le plus connecté d’Afrique

C’est ce que j’ai découvert sur le site d’un projet d’étudiants de Sciences Po, « Les Déconnectés« . Au sein d’un continent du mauvais côté de la fracture numérique, le Maroc tire son épingle du jeu, avec un taux de pénétration de 51%, largement supérieur aux 17,4% de l’Afrique du Sud (pourtant en meilleure santé économique) ou les 28% du Kenya, qui est un des pôles numériques de l’Afrique anglophone. La Tunisie est à 39%, l’Egypte à 36%, et l’Algérie à 14% (source : Internet World Stats).

Car le cyber, c’est le poumon numérique du Maroc. Rien que dans un petit village comme Tazzarine, il y a une dizaine de « cyber cafés » (où on ne vous propose pas de café, peut être une bouteille de Coca ou de Fanta), les tables sont le plus souvent serrées les unes contre les autres, un tissu « isolant » théoriquement chaque internaute, mais surtout, dans un pays où internet est encore cher (voici la page de tarifs officiels de Maroc Télécom), le prix de l’heure est dérisoire : entre 2 et 5 dirhams, soit 2 à 5 centimes d’euros, que même les pauvres peuvent s’offrir, dès qu’ils maitrisent le clavier. Et pour ceux qui ont la chance d’avoir leur propre ordinateur, les clés 3G prépayées coûtent 30 € à l’achat, avec deux mois gratuits, et ensuite 1 € pour 24 heures de connexion.

Le Maroc, le plus connecté des pays africains

51%, c’est comparable au Portugal (55%) et à la Grèce (53%), c’est plus que la Turquie (46%) ou l’Ukraine (34%). C’est même légèrement plus que l’Arabie Saoudite (49%). Le Maroc est donc le 6° pays le plus connecté du Moyen Orient, derrière le Quatar, Dubaï, les Emirats Arabes, Oman et Israël, à égalité avec le Liban.

Et cette performance est la réponse à la question que je me posais : pourquoi voit-on tellement plus de référenceurs et de créateurs de sites marocains qu’algériens ou tunisiens ? Parce qu’ils sont plus connectés !

Il serait facile de déconnecter le Maroc

C’est une étude globale, faite régulièrement par Renesys, et qui classe le Maroc dans les pays où le risque de coupure globale, de black out décidé par le gouvernement, serait techniquement assez élevé (« techniquement » car il ne s’agit pas d’une analyse politique).

Résistance des pays à une coupure globale internet

La centralisation, le faible nombre des FAIs (on y reviendra dans un prochain article), et le faible nombre de câbles font qu’il est facile pour une autorité centrale de couper l’accès si elle le désire. On l’a vu d’ailleurs de façon involontaire, quand le cable d’El Jadida avait été coupé par erreur, ralentissant fortement les vitesses de connexion pour ceux qui en dépendaient, pendant plus d’un mois. Quant à moi, j’ai eu déjà des coupures complètes de près de 48 heures sur Ouarzazate, quand un cable de fibre optique avait été malencontreusement coupé par un tracto-pelle. Il ne me restait que ma petite clé Inwi, et si j’avais été dans une grande agglomération, cela aurait été totalement insuffisant.

Il faut rajouter à cela que la liberté d’accès à Internet ne fait pas partie des droits fondamentaux au Maroc.

La censure sur Internet

C’est le troisième rapport, fait par Reporters Sans Frontière, et qui lui, est très positif vis-à-vis du Maroc, qui n’est pas classé dans les pays « à surveiller », à la différence de la France, de l’Algérie, de l’Egypte et d’autres pays du Moyen-Orient.

Cette absence de classement, très positive, recouvre une réalité beaucoup diverse, et globalement moins glorieuse, même si elle est effectivement en très net progrès.

RSF : les pays ennemis d'internet

Carte des ennemis d’internet
Source : Reporter Sans Frontières

Ceux qui connaissent bien le Maroc ont certainement entendu parler de l’affaire Fouad Mourtada, ce jeune internaute condamné en 2008 à la prison pour avoir « prétendument usurpé » le profil du frère du roi sur Facebook. Elle a profondément marqué le Maroc, et mis en évidence la fracture non seulement numérique, mais culturelle, entre la génération geek qui comprend et maitrise les codes de l’internet, et ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se les approprier.

Dans d’autres domaines, la censure s’est faite plus insidieuse, et surtout sous la forme de pressions. C’est ainsi que le blog de MoTic sur les nouvelles technologies au Maroc, qui n’était pas tendre pour les principaux opérateurs, a fini par fermer, alors qu’il avait été un des lauréats des Maroc Blog Awards en 2009.

Enfin, pendant longtemps, Google Maps a été censuré, Google Earth est toujours très difficile à voir. YouTube a été censuré aussi pendant quelques jours à cause d’une vidéo insultante pour la famille royale. Néanmoins tout cela est « ancien » (avant 2010), et si le printemps arabe a vu son lot d’arrestations et de brutalités policières, il n’y a pas eu, comme dans d’autres pays, de blogueurs menacés directement à cause de leurs écrits, même si la répression saute sur l’occasion quand d’autres délits lui donnent la possibilité d’inculper et d’emprisonner.

Le contexte juridique marocain est très flou. Il permet de condamner très lourdement des journalistes, et d’étouffer des publications avec des amendes faramineuses. Il est vrai que ces procès ont eu lieu contre des publications papier, mais rien n’empêche qu’ils se passent un jour contre des publications sur internet, d’autant plus qu’un projet de loi est en préparation, pour un statut des « journalistes sur internet », projet de loi aussi très flou, qui permettrait d’assimiler tout un chacun à un journaliste.

Autrement dit, si aujourd’hui le Maroc n’exerce pas une censure lourde sur internet, il a tous les outils à disposition. Et dans un pays en cours de démocratisation et de modernisation, il n’y a même pas besoin de loi LOPSSI pour censurer.

Malgré ces menaces potentielles, Internet continue à se développer à grande vitesse au Maroc. Le prochain article fera un tour d’horizon des pratiques et usages, avant que notre série se focalise plus sur l’internet professionnel (opérateurs, e-commerce, agences.. et clients de ces derniers !)

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9 commentaires

  1. Merci de nous faire voyager et de modifier quelque peu le thème de nos lectures.

    J’attends le prochain article sur l’internet professionnel ;)

    Répondre à e-komerco
  2. Très intéressant en effet. J’attends la suite avec impatience aussi, ayant des amis qui ont pu me faire part de la répression culturelle (musicale pour eux) au Maroc, ou encore dans le secteur du journalisme à Alger.

    Répondre à Yann
  3. Au Maroc tout s’accélère ! On attend juste qu’il y ait plus de FAI pour stabiliser le système. Pour ma part quand j’y étais ce printemps le net était au poil donc merci au Maroc qui m’a aidé à poursuivre mon boulot en vacances >_<'
    :)

    Répondre à Adam
  4. Ta série s’annonce particulièrement intéressante ! J’ai hâte de lire la suite, en particulier celui sur les métiers.

    Répondre à Littlebuzz
  5. Joli article sur l’internet au Maroc. Une bonne autre chose et le nombre de bloggeur qui a considérablement augmenté ces cinq dernières années. Il y a aussi des prix actroyés aux meilleurs bloggeurs du Maroc « Morocco blogger awards ». Les médias sociaux sont la principale cause de l’augmentation du taux de pénétration de l’internet au Maroc « 

    Répondre à Mustapha
  6. Très intéressant en effet. J’attends la suite avec impatience aussi, ayant des amis qui ont pu me faire part de la répression culturelle (musicale pour eux) au Maroc, ou encore dans le secteur du journalisme à Alger

    Répondre à Pascal
  7. Ziane Auteur mai 4, 2015 (2:27 )

    Bonjour. je viens de lire vos reportages sur le Maroc . Vous êtes vraiment bien informée sur la situation de ce pays au-delà du Web (langues, culture, civilisation, etc). Y avez-vous vécu (si ce n’est pas indiscret )? Merci pour votre réponse.

    Répondre à Ziane

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